Ce 22 mars qu’on n’oubliera jamais

BRUXELLES, le 22 mars 2016. Il est 8h quand le son de mon réveil me tire du sommeil. 8h27 quand je fini par me lasser de la fonction snooze. Bon, c’est pas aujourd’hui que j’arriverai a l’heure au boulot mais ça m’arrive rarement donc jusque là, je reste dans la norme.

Ouverture du téléphone. Un message d’une amie et voisine qui me demande si je peux lui amener un chargeur avant de partir au boulot. Bah! En retard pour en retard, j’accepte. Une rapide douche, et je me mets en route. Après 10 mètres, je reviens sur mes pas : j’ai oublié mon portefeuille. Je remonte deux étages à pied pour me rendre compte qu’il est, en définitive, bien dans ma poche.

Petit crochet par chez ma voisine, brin de causette et direction la station Merode. Sur les quelques mètres qu’il me reste a faire, je dégaine mon téléphone pour constater qu’un ami vient de poster un article de la BBC. Deux explosions ont retenti a l’aéroport de Zaventem. Les détails font défaut, on ne parle pas encore vraiment d’attentat mais l’article ne manque pas de préciser, presque au titre de sous-entendu, que « des cris en arabe et des coups de feu » ont précédé les explosions. Le ton est donné.

Je descend les premières marches de la station quand un passager en sens inverse m’arrête. « Ils ferment le métro », lance-t-il de manière sibylline. Il est 9h25…

Que faire ? Prendre la voiture ? Mauvaise idée, ça va être le bordel sur la route. Je pars donc à la recherche d’un villo. La borne de Merode est vide, évidemment. A ce stade, j’aurais probablement dû rentrer chez moi et prévenir mon patron que je ne savais pas me rendre au travail. Au lieu de ça, je décide de me rendre à pied à la prochaine borne, située à Schuman. Ça doit être l’effet de la permanente « menace sérieuse et imminente ». On s’habitue. On ne ressent plus le danger.

Arrivé à Schuman, je ris sous cape. On a jamais vu pareil embouteillage. Fier de moi je me dirige vers la borne villo mais je commence néanmoins à me dire que quelque chose cloche. On entend trop de sirènes pour que ce soit en lien avec Zaventem. Des policiers commencent à fermer la rue de la loi. Ça sent le brûlé…

Le temps que je pédale jusqu’au travail, il est 10h05. Mon villo a peine rangé, le trou de réseau dont mon GSM semble avoir été la victime se résorbe en un coup : les messages de collègues inquiets de ne pas me voir arriver et d’amis connaissant mon trajet habituel arrivent en cascade. Je retourne vite sur internet pour apprendre que la station Maelbeek, que je traverse tous les jours, a elle aussi été la cible d’une explosion… Je réalise seulement à quoi j’ai échappé.

A partir de là, la journée va avoir une étrange impression de déjà-vu : safety check facebook, larmes qui montent aux yeux face aux images de désolation, réseaux sociaux qui bourdonnent, hashtags, dessins de soutien, de défi, éditos poignants partagés à l’envi, rassemblement à la Bourse, Justine Katz a la télé… Presque comme si on connaissait la procédure, alors même que la Belgique n’avait jamais auparavant été victime d’une telle attaque. On a vu les autres faire, cette fois c’est à nous de jouer.

Attendez. Pourquoi je vous raconte ça ? Ce n’est pas un commentaire juridique de l’actualité. Qui aurait besoin d’un tel commentaire, d’ailleurs. On comprend tout seul que c’est l’horreur et que l’œuvre de la Justice, aussi efficace soit elle, ne constituera qu’une piètre consolation… Faut-il donner plus de moyens à la prévention du terrorisme ? Sans doute, mais pas a n’importe quel prix. Faut-il continuer à vivre ? Certainement ! Faut-il s’enfermer dans la peur et le rejet de l’autre, certainement pas

Peut-être est ce simplement une volonté de témoigner, de ne pas oublier, de faire quelque chose quand il n’y a rien a faire, d’être reconnaissant à la Vie de vous avoir épargné, de lui pardonner d’avoir pris celle des autres, d’être en communion avec les victimes ; de se rendre compte, en fait, qu’on fait tous partie d’une même famille, unie dans la même douleur.

Avez-vous remarqué qu’il faisait spécialement beau hier ? Comme si le Ciel, dans sa bienveillance, avait estimé qu’on en avait déjà assez bavé. Ce matin, le gris est de retour, j’ai mal dormi et je suis de nouveau en retard au boulot. Mais c’est sans doute pour un mieux…

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