Rémunération des parlementaires : oui, les propos de Louis Michel sont choquants !

1024px-belgian_federal_parliamentComme beaucoup de monde sans doute, c’est par l’intermédiaire d’une carte blanche enflammée que j’ai pris connaissance de l’interview accordée au Vif-L’Express par Louis Michel, publiée ce 2 février. Et en lisant les propos que tient l’intéressé au sujet de la rémunération des parlementaires, il y a effectivement de quoi s’indigner.

Pour rappel, interrogé sur la façon dont on pourrait améliorer la gouvernance publique, Louis Michel répond :

« Il faut, bien entendu, des mesures fortes en matière de gouvernance publique. Mais je ne suis pas sûr que certaines pistes lancées aujourd’hui soient les plus indiquées. Limiter le parlementaire à un mandat rémunéré 4 800 euros net par mois ? Vous obtiendrez un Parlement coupé de la réalité, peuplé de fonctionnaires et d’enseignants mais déserté par le monde de l’entreprise et les avocats. Ce genre de mesure éloignera de la politique des tas de gens qui ont la motivation, le talent, l’intelligence et la formation pour accomplir un job où ils pourront tout simplement gagner davantage. Quel entrepreneur acceptera de sacrifier ses week-ends, ses soirées, ses vacances, pour gagner 4 800 euros net par mois ? N’improvisons pas des lois dans l’urgence émotionnelle. »

Ces propos sont éminemment choquants, et ce à plus d’un titre.

Tout d’abord, Monsieur Michel se méprend à mon avis sur l’essence de la fonction de parlementaire. Un parlement, en effet, ne sert pas à offrir des possibilités de carrière dont l’attrait devrait être concurrentiel par rapport à d’autres employeurs. Un parlement, à la base, ça sert à permettre aux citoyens de marquer leur accord sur la façon dont ils sont gouvernés. Et ce droit de donner son assentiment aux lois appartient à tous les citoyens majeurs, quel que soit leur niveau d’éducation ou de compétence technique. Ce n’est qu’en raison des difficultés pratiques d’organisation d’une démocratie directe – difficultés dont on pourrait rediscuter, vu les moyens technologiques actuels – que l’on a recours à la désignation de représentants, agissant au nom de leurs électeurs. A nouveau, on ne demande pas à un représentant du peuple de démontrer un niveau particulier d’éducation ou de compétence technique. Il suffit qu’un nombre suffisant d’électeurs lui fasse confiance pour prendre les mêmes décisions que celles qu’ils auraient prises s’ils avaient directement exercé leur droit. Cela ne signifie pas que les parlementaires sont dénués de compétence et de talent, mais simplement que ce n’est pas un prérequis pour exercer cette fonction et qu’il existe de nombreux organes chargés d’apporter aux élus un éclairage technique au besoin (au nombre de qui, on trouve… les fonctionnaires). Dans la pureté des principes, être parlementaire ne devrait même pas être un choix de carrière mais un devoir de citoyen, voire un privilège, idéalement exercé de manière temporaire. Mais la réalité du monde politique, bien entendu, est toute autre. Louis Michel, par exemple, a exercé sans interruption des mandats publics rémunérés depuis 1978…[1]

Ce n’est d’ailleurs pas en raison de leurs compétences que les parlementaires sont rémunérés par l’Etat. Et le montant de cette rémunération n’est pas censé « attirer les talents ». En réalité, la rémunération vise simplement à permettre à toutes les classes sociales de se présenter aux élections, afin que le Parlement soit réellement représentatif[2]. Si l’indemnité parlementaire n’existait pas, qui pourrait en effet se permettre de vivre sans revenu pendant 5 ans ? Précisément les riches entrepreneurs et avocats dont on craint aujourd’hui qu’ils ne désertent les travées de l’assemblée. Une indemnité permettant simplement de mener une vie décente pendant le mandat parlementaire devrait pourtant suffire à remplir l’objectif d’égalité sociale qu’elle poursuit.

Difficile également de digérer le mépris avec lequel est regardée la limite proposée de 4.800 euros net par mois, comme s’il était impossible de trouver des candidats parlementaires pour un salaire aussi « bas ». Pourtant, d’après les statistiques du SPF Economie[3], la moitié des salariés belges ont touché moins de 2.976 euros brut (!) par mois en 2014 et seuls 10% des salariés ont touché plus de 5.178 euros brut. Dans ces conditions, il est peu probable qu’on vienne à manquer de candidats, même avec une indemnité parlementaire revue à la baisse. Sans parler du fait que, si les plus nantis renonçaient à se présenter aux élections pour des raisons de salaire, ils conserveraient néanmoins d’autres relais pour faire entendre leur voix lors des travaux du Parlement (presse, lobbies, cercles professionnels et mondains, etc.).

Mais ce qui est encore le plus difficile à comprendre, c’est la façon dont Monsieur Michel dénigre les fonctionnaires et les enseignants, comme si l’on ne pouvait rien souhaiter de pire qu’un parlement peuplé de ces deux catégories de travailleurs. Ceux-ci sont-ils vraiment plus déconnectés de la réalité que les 10% de la population qu’on cherche à attirer par une haute indemnité parlementaire. Poser la question, c’est y répondre et ceci est d’autant plus étonnant que Louis Michel est lui-même issu du corps professoral et a été rémunéré toute sa vie professionnelle par l’Etat (ou l’Union européenne), ce qui ne manque pas de faire de lui – si pas en droit, du moins en fait – un fonctionnaire de carrière.

Cette allusion permet toutefois de rappeler qu’il existe en effet bel et bien des gens pour qui les conditions pécuniaires ne sont pas les seules motivations à travailler. Des gens qui sont heureux de travailler pour l’intérêt général, sans pour autant toucher un salaire de parlementaire ou de ministre ; des fonctionnaires et des enseignants, certes, mais également tout ceux qui œuvrent au bon fonctionnement de la collectivité, qu’ils soient membres de la société civile ou du monde de l’entreprise. Et à la différence du parlementaire, qu’on espère simplement intègre et fidèle à ses convictions, on attend des travailleurs précités un certain niveau de compétence et de talent, qu’il serait peut être bon de rémunérer à sa juste valeur…


Le présent article a également été publié sous la forme d’une carte blanche sur le site de La Libre Belgique.


[1] Louis Michel a été député à la Chambre de 1978 à 1999, ministre fédéral de 1999 à 2004, commissaire européen de 2004 à 2009 et député européen depuis 2009.

[2] Voyez not. J. FANIEL, « La rémunération des parlementaires et des ministres », Courrier hebdomadaire du CRISP, 9/2009 (n° 2014-2015), p. 5-56.

[3] SPF ECONOMIE, « Les salaires belges sous la loupe en 2014 », communiqué de presse du 28 juillet 2016.

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